16 Novembre 2000 - INTERNATIONAL
Guerre d'Algérie. De nombreux appelés arrivent à rompre le silence et témoignent de ce qu'ils ont vu, fait ou vécu.
Ces terribles aveux des soldats d'Algérie
" Il "...
Printemps 1960. Quelque part dans un djebel de grande Kabylie. " Il " nous avait promenés de cache en cache. Vides. Nous avions partagé un peu de nos rations avec " lui ". " Il " était resté entravé dans ses liens pour passer la nuit. Radio de la section. J'eus connaissance au petit matin de l'ordre transmis au chef de section. Message codé : " Mangez le saucisson ". C'était la voix du capitaine commandant la compagnie A du 1er RCP. Nous nous mîmes en route. " Il " portait la musette du chef de section. " Il " était retenu à l'un d'entre nous par une corde de deux mètres. " Halte casse-croûte ", lança le chef en récupérant sa musette. Puis tout alla vite. " Tourne-toi ", dit-il au prisonnier en lui désignant le ravin que nous longions. Surpris, " il " sembla mettre une fraction de seconde à comprendre. " Il " se tourna. Face au ravin. Le chef arma sa carabine US. Le bruit, pourtant léger, que fit la culasse fit se retourner la tête du prisonnier vers nous. La carabine était déjà épaulée et le mettait en joue. Sans un mot, " il " se retourna vers le ravin. Pensa-t-il, à cet instant, courir dans le ravin ? Pensa-t-il " à quoi bon " ? Il rentra la tête dans les épaules comme quelqu'un qui s'attend à recevoir un coup. Ultime réflexe de vie. Une détonation, une tête qui éclate, une cervelle qui se répand sur le sol et le copain - surpris lui aussi car tout est allé si vite - qui tient encore la corde. Questions : cette exécution, cet assassinat hante-t-il la conscience du chef de section ? Combien en avait-il exécuté, de l'Indochine aux djebels ? Etait-ce lui le plus responsable ? " Il " avait, sans doute une famille, des amis. Ont-ils su comment " il " a disparu ? [...]
Georges Londiche.
Sassenage (Isère).
Pour " s'amuser " !.
L'appel national contre la torture en Algérie me rappelle de douloureux souvenirs, et je le signe. J'ai été rappelé au printemps 1956. On nous parlait de " pacification " et d'une poignée de rebelles à mâter en quelques semaines. Entre la gare de Nancy à Marseille, nous avons manifesté en tirant sur les sonnettes d'alarme pour arrêter les trains. Sur le bateau, nous avons été mis en fond de cale et placés, en Algérie, dans une compagnie dite disciplinaire, c'est-à-dire au combat aussitôt. Deux jours après, lors d'un accrochage, nous avons eu un tué, un rappelé comme nous. Notre compagnie a remplacé une compagnie de paras à la ferme Berton près de Kenchela dans les Aurès. La chambre de torture avec gégène électrique existait. J'ai vu, oui j'ai vu, un jeune blessé du FLN recevoir des coups de pelle sur la tête, un autre se faire écraser les pieds avec un bidon d'essence plein. J'ai vu mourir à côté de moi deux vieux paysans dans les champs, tirés comme des lapins par un officier, " pour s'amuser ", a-t-il osé dire !.
Retour d'Algérie, je suis rentré cassé, meurtri, tétanisé. Les horreurs étaient dans les deux camps. Personnellement, je n'ai pas vu de gens égorgés par le FLN, mais je sais que l'on en parlait là-bas et que ça existait. J'avais vingt-quatre ans en 1956, je militais aux Jeunesses communistes depuis 1949 (UJRF à l'époque), et j'étais membre du PCF depuis 1952. Quelques très rares jeunes communistes, comme Alban Liechti, ont choisi l'insoumission. Je m'en souviens. La ligne du PCF n'était pas celle-ci : le PCF recommandait avant tout à la jeunesse de lutter en France et partout pour l'autodétermination du peuple algérien. Ça a été aussi mon choix politique personnel. … tort ou à raison, l'insoumission ou la désertion me semblaient anarchisantes [...]
Maurice Sauvage
Reims (Marne)
Funeste engrenage
Je m'associe à l'appel des douze personnalités condamnant la torture en Algérie en Algérie. Appelé au 1er RHP en novembre 1959, j'ai été libéré début mars 1962, juste avant le cessez-le-feu du 19 mars. Humiliation de la population, brimades, saccages, tortures, mutilations de personnes : enfin, nous pouvons, nous devons témoigner, regarder devant nous au lieu de ressasser sans cesse dans notre coin ce qui a été le malheur de notre jeunesse gâchée. Hussard F. coupe l'oreille d'un " fel " ; chef G. abat de manière sommaire un suspect d'une balle dans la tête ; gégène, pendaison, traque, que sais-je encore... Putsch de 1961 où les appelés, dont j'ai fait partie, ont réagi vigoureusement pour affirmer leur fidélité à la République. Etudiant à Vannes, j'avais lu la Question d'Henri Alleg, signé une pétition pour demander la libération de prison d'Armand Guillemot, élu de Lorient je crois, qui s'était opposé à l'envoi du contingent en Algérie. Mais une fois que nous étions incorporés dans ce régiment parachutiste, l'action psychologique, les brimades ont souvent eu raison de la résistance de nombre d'entre nous, sinon de nous tous.
Les corvées, l'instruction où l'on nous parlait de l'Indochine " que les politiques nous ont fait perdre "... L'entraînement poussé, l'action psychologique (" Vous appartenez à un corps d'élite ") ont fait une machine à combattre de tous ces appelés qui, à vingt ans à peine, quittaient leur famille, une fiancée avec quel espoir de retour et pour le bénéfice de qui ? [...] . Nous sommes nombreux à ruminer notre guerre qui a apporté de graves séquelles morales et physiques. Il est plus que temps de s'expliquer et de lever la tête pour demander la vérité, la crier à la face de ceux qui portent la responsabilité, c'est-à-dire les politiques de l'époque qui ont couvert cette ignominie et ceux qui ont agi, les chefs militaires qui nous ont fait devenir des tortionnaires. Pour que d'autres générations ne connaissent pas de tels malheurs, il faut porter témoignage.
Michel Mahieux
Presles-en-Brie (Seine-et-Marne)
Chasse à l'homme
Est-ce que ne pas faire de prisonniers peut s'apparenter à de la torture ? Je pense que oui. Voilà les faits, vous jugerez. Un jeune du contingent appelé à " faire son temps " est envoyé en Algérie. Très bon chasseur, il est affecté à une unité qui se battait. Autant il aimait chasser le lièvre ou le perdreau, autant il détestait chasser l'" homme ". Et plus encore lorsque l'échauffourée était terminée, le chef disait : " Pas de prisonniers " et il ordonnait à ses soldats de tuer de sang-froid. Certains acceptaient, d'autres ont toujours refusé, dont ce jeune, mais il en est resté marqué. Pendant vingt-sept mois, il a connu ce cauchemar. La France a martyrisé non seulement les Algériens, mais aussi ses propres enfants. Il est bon de s'en souvenir. Je suis hors du sujet, peut-être, mais je le dis autour de moi - je vous le dis aussi - toutes les guerres sont horribles et j'espère qu'un jour cela s'arrêtera. Mon père le rêvait, je le rêve aussi.
Josette Grangeon
Valréas (Vaucluse)
Le bataillon de Corée
J'étais dans le bataillon de Corée à Oued Zenati (à 30 kilomètres de Constantine), bataillon commandé par un disciple de Le Pen, le colonel de Seize. La torture, telle que décrite par Henri Alleg dans la Question, je l'ai côtoyée. Le local de torture se trouvait dans la ferme Lecas. Il était contigu à une chambre où se trouvaient avec moi une dizaine de soldats. La torture se faisait tous les jours et bien souvent jusqu'à tard le soir. Les excréments rentraient par le dessous de la porte dans notre chambre. Devant nos protestations, ils ont bouché au béton. Mais les tortures se poursuivaient et nous entendions toujours les cris de douleur, ainsi que les voix des tortionnaires qui s'acharnaient sur leurs victimes. Nous avons poursuivi nos protestations, malgré les menaces de mort de certains engagés. Ils ont fini par changer le lieu de torture. Je tiens à dire qu'aux séances de tortures participaient notamment le responsable des renseignements de la région, mais aussi les capitaines Dubois et Sellier, qui dirigeaient chacun une compagnie. Le bataillon de Corée était un corps de tortionnaires dans lequel se trouvaient nombre d'engagés dont certains avaient les tatouages de la SS. Ils avaient participé à toutes les guerres coloniales Ces bêtes immondes, c'est bien comme cela qu'il faut les appeler, s'étaient fait la spécialité de " déguster " les oreilles de " fellaghas ", certains étaient rétrécisseurs de têtes qu'ils posaient sur le haut de leur frigidaire comme un trophée. C'était l'horreur, j'ai toujours en tête trois souvenirs dramatiques.
Le premier, c'est le surlendemain de notre arrivée dans ce bataillon. Nous sommes réveillés à quatre heures du matin, on nous a demandé de nous préparer, on nous fait monter dans un camion : au milieu, on avait entassé une vingtaine d'Algériens. Nous avons parcouru une vingtaine de kilomètres et le camion stoppa enfin, en plein djebel. Un officier fit descendre les soldats équipés d'une mitraillette, puis les prisonniers. Je commençais à comprendre. L'officier leur demanda de partir, puis de courir et, dans le même mouvement, ordonna à ceux qui avaient une mitraillette de tirer jusqu'à l'extermination complète. C'est ce qu'ils appelaient les " corvées de bois ". Heureusement pour moi, j'avais une carabine, j'étais donc exclu de ces corvées effroyables. Le deuxième, c'est ce patriote algérien torturé pendant plus de dix jours qui, malgré l'eau, les coups, la gégène a continué à sourire à ses bourreaux sans livrer ses camarades. Ce héros a été achevé d'une balle dans la tête. Le troisième, c'est une image vraie qui restera toute ma vie dans ma tête, de ces deux jeunes femmes mortes, serrant chacune dans leurs bras leurs bébés morts, au milieu de la cour d'une mechta calcinée, où sortait encore, de leurs vêtements qui se consumaient, de la fumée. Dans mon souvenir, cette image prend d'autant plus de relief que c'était la fin d'après-midi, avec en arrière-plan un magnifique coucher de soleil. Cet après-midi-là, dans la région de Guelma, tout ce qui vivait avait été exterminé, y compris les femmes enceintes, après qu'elles eurent été souvent violées. C'est une honte pour la France de s'être comportée comme ça [...]
Je n'ai pas beaucoup parlé de ce passé. Il n'y a pas de mots assez forts pour décrire l'horreur. J'ai aujourd'hui soixante-trois ans mais mon être reste marqué à jamais. Pour être en règle avec ma conscience, je projette d'écrire un livre. Sachez cependant qu'aucun Algérien n'a reçu une balle ou n'a été torturé par André Meyer. Vous pourriez me dire : " Tu aurais pu déserter ! " Mais le PCF et la JC nous demandaient de mener le travail politique contre la guerre, la paix et l'indépendance, dans l'armée. Ce n'était d'ailleurs pas une erreur, comme l'a montré la mobilisation des appelés contre le coup d'état des généraux factieux en 1961. Mais ce travail politique était très difficile à mener dans ce bataillon de Corée. Restait la possibilité de s'enfuir en Tunisie, ce que nous projetions de faire avec mon ami F. Martinez, mais brusquement on nous a séparés...
André Meyer
Nanterre (Hauts-de-Seine)
Cousin déserteur
Chère Madeleine Rebérioux, j'ai pris connaissance de " l'appel à la condamnation de la torture durant la guerre d'Algérie " dans les pages de l'Humanité. C'est plus qu'un soulagement, c'est un espoir que cet appel existe. Enfant à l'époque de la guerre d'Algérie, j'ai le souvenir d'un cousin déserteur que nous avons caché de longs mois et de mon impossibilité en CM2 d'inscrire sur ma fiche scolaire de début d'année : " née à Casablanca, nationalité française " ! J'avais inscrit : " nationalité arabe ". Lorsqu'on m'interrogea, je ne sus que répondre : " Je ne veux pas être colon ! " J'avais dix ans ! Depuis, mon engagement s'est nourri, bien sûr, d'anticolonialisme, de justice, de paix, d'antiracisme et de droits de l'homme. C'est au nom de ces valeurs que nous partageons, de mon engagement dans le conseil d'administration de l'association Mémoire, vérité, justice et de mon métier de journaliste, qu'après avoir signé l'appel du 17 octobre 1961, je souhaite signer le vôtre aujourd'hui et participer à toute action pour le promouvoir.
Aline Pailler
Journaliste
Membre du Conseil économique et social
Paris.
Etat de droit
Tout comme " un peuple qui en opprime un autre ne saurait être un peuple libre ", j'ai l'intime conviction que les bourreaux sont indélébilement mutilés par les sévices imposés à leurs victimes. Reconnaître un état de fait c'est, déjà, commencer à revenir en état de droit. Dénoncer aujourd'hui - enfin ! - des pratiques déshonorantes c'est commencer un devoir de mémoire. C'est le début de l'accès à la maturité du peuple français et le début de l'honneur (re)trouvé. Enfin, c'est notre devoir de réparation envers le peuple algérien que nous engageons. … ma modeste place, je veux y contribuer.
Alain Clary
Député maire de Nîmes (Gard)
--------------------------------------------------------------------------------
ACCUEIL | DERNIER NUMERO | ARCHIVES | RECHERCHE
--------------------------------------------------------------------------------
Page réalisée par Intern@tif - Jeudi 16 Novembre 2000